Tous les lieux où sont stockés les produits chimiques sont considérés comme des zones à risque. Qu’il s’agisse d’un local, d’une armoire sécurisée ou d’une étagère, même lorsque les exigences réglementaires d’aménagement sont satisfaites, ils demeurent des espaces où peuvent survenir des accidents liés à la manutention des flacons, aux conditions de conservation, à la nature des dangers des substances ou à leurs incompatibilités. Ainsi, en cas de bris, de chutes ou de fuites des contenants ou même en cas d’incendie, les produits peuvent se mélanger et réagir chimiquement. Ces événements peuvent produire des gaz dangereux, des projections et dispersions de produits, des départs d’incendies et leurs intensifications et aggraver le bilan accidentel. Afin de limiter ces phénomènes, séparer des produits chimiques dits « incompatibles » est primordial.
Il est essentiel de considérer avec soin l’organisation des zones de stockage. À cette fin, recourir à un tableau de comptabilité des produits chimiques, fondé sur les pictogrammes, est assez fréquent. Comment ces tableaux fonctionnent-ils et est-il pertinent de les utiliser ?
Le tableau de compatibilité : un outil répandu
Différents tableaux de compatibilité de tailles et de formes variables sont disponibles sur internet. Ces tableaux à double entrée affichent tout ou partie des pictogrammes du règlement CLP[1] pouvant être présents sur les étiquettes des produits chimiques. Ils fournissent un indicateur de compatibilité entre paires de pictogrammes. Pour deux produits A et B, il suffit d’identifier la ligne du pictogramme du produit A puis choisir la colonne correspondant au pictogramme du produit B. L’intersection fournit une indication de la compatibilité de ces deux produits. Trois résultats sont alors possibles :
- ✔ : A et B peuvent être stockés ensemble
- ❌ : A et B ne peuvent pas être stockés ensemble
- ⚠ : A et B peuvent être stockés ensemble sous certaines conditions

S’ils paraissent séduisants par leur simplicité, ces tableaux présentent des ambiguïtés dont certaines peuvent remettre en question leur pertinence.
1 – De nombreux produits chimiques présentent plusieurs pictogrammes de danger
L’étiquette des produits chimiques peut afficher plusieurs pictogrammes ; « Corrosion » ET « Flamme » ET « Point d’interrogation »[2] etc. Les tableaux ne sont structurellement pas en capacité de prendre en compte ce cas de figure. Généralement, ils indiquent un ordre de priorisation de gauche à droite et de bas en haut. Mais aucun concept de prévention ne vient en expliquer la logique. Cette priorisation des dangers est risquée, car elle peut conduire à minimiser certaines incompatibilités chimiques pourtant susceptibles de provoquer des réactions dangereuses. Afin de maintenir un niveau de sécurité optimal, tous les dangers chimiques des produits stockés doivent être pris en compte sans aucune priorisation.
2 – Le tableau indique un stockage sous certaines conditions
Certaines combinaisons conduisent à « Peuvent être stockés ensemble sous certaines conditions ». Ces conditions ne sont pas précisées. Qu’il s’agisse d’absence de réactivité chimique, d’exigences de ventilation spécifiques, de quantités maximales, de température contrôlée, etc., l’utilisateur devra délaisser le tableau pour se référer à d’autres sources.
3 – Le tableau indique des résultats inexacts ou dangereux
Certaines « incompatibilités de pictogrammes » sont évidentes, à l’instar du pictogramme « Flamme » vs. « Flamme au-dessus d’un cercle » : les tableaux indiquent à juste titre une incompatibilité de stockage. Les produits présentant le pictogramme « Flamme au-dessus d’un cercle » sont bien susceptibles d’enflammer les matières présentant le pictogramme « Flamme ».
Cependant les recommandations résultant de certaines combinaisons peuvent se révéler injustifiées ou erronées.
- Des incompatibilités peu justifiées : les produits chimiques présentant des pictogrammes « Flamme » et ceux présentant une « Tête de mort sur deux tibias » ou « Danger pour la santé » sont signalés comme étant incompatibles. Pourtant aucun concept réactionnel ne soutient cette allégation.
La séparation de ces produits pourrait se justifier dans le but de limiter la dispersion et les expositions aux produits dangereux pour la santé si le produit inflammable provoque un incendie.
Sans conséquences immédiate en matière de sécurité en cas de mélange, leur séparation peut donc sembler inutile. Il ne s’agit donc pas d’une recommandation liée à un danger réactionnel, comme pourrait le laisser croire le tableau, mais d’une recommandation de prudence liée à la gestion du risque en cas d’accident. - Des compatibilités erronées : les tableaux suggèrent la compatibilité de tous les produits présentant le pictogramme « Flamme au-dessus d’un cercle ». Pourtant, des réactions inattendues entre produits fortement oxydants peuvent tout de même survenir (voir exemple ci-dessous).
C’est la raison pour laquelle ces tableaux sont généralement assortis d’un avertissement tel que « Il convient de vérifier les modalités de la validité des compatibilités ». Ces erreurs peuvent donc générer un risque supplémentaire dans les zones de stockage.
| Une compatibilité erronée : le stockage du peroxyde d’hydrogène (> 50 %) et du permanganate de potassium L’étiquette de ces deux produits comburants présente le pictogramme « Flamme au-dessus d’un cercle ». Si l’on se réfère aux différents tableaux disponibles, les comburants peuvent être stockés ensemble. Néanmoins, si le peroxyde d’hydrogène est généralement un oxydant fort, en présence du permanganate de potassium, oxydant plus puissant, il subit une réaction chimique d’oxydoréduction et se comporte comme un réducteur. Cette réaction libère une grande quantité de dioxygène qui peut s’avérer dangereux en favorisant le déclenchement d’un incendie. Cette opposition de rôles (un oxydant fort se comportant comme un réducteur face à un autre oxydant plus puissant) rend leur mélange particulièrement dangereux. Ces produits sont incompatibles sans que leur pictogramme ne le suggère. |
Tous ces éléments jettent donc le doute sur la pertinence et l’utilité de ce type de tableau. Il est difficile, dans la plupart des cas, de l’utiliser pour le stockage de produits ayant plusieurs pictogrammes, qui représentent pourtant l’écrasante majorité des produits chimiques. De par les critères mêmes sur lesquels il s’appuie, son utilisation s’avère limitée et peut même conduire à des associations dangereuses.
Pour quelles raisons le pictogramme ne peut-il pas servir à sécuriser le stockage ? Quel est son rôle ?
Le pictogramme : un outil de communication, mais pas un indicateur de réaction
De manière générale, un pictogramme a pour vocation d’être une représentation visuelle permettant la reconnaissance immédiate d’un objet ou d’un message. S’agissant des produits chimiques dangereux, c’est un « pictogramme de danger » qui figure parmi les éléments présents sur une étiquette définis par la réglementation CLP. Le symbole qui le compose informe sur le comportement physicochimique du produit ou sur les types d’atteintes qu’il peut provoquer sur la santé humaine ou l’environnement. Ces pictogrammes ont donc pour objectif d’alerter l’utilisateur de manière simple et rapide sur la présence d’un danger.

Ainsi, les pictogrammes de dangers ne sont pas destinés à donner des informations sur les réactions des substances entre elles. D’autres éléments de l’étiquette permettent parfois d’identifier une éventuelle incompatibilité. C’est le cas des mentions de dangers qui sont susceptibles, pour certaines, de renseigner sur la réactivité du produit ou du mélange [3] ; et elles ne sont pas toujours assorties de pictogramme. Sur ce dernier point, l’absence de pictogramme ne reflète pas forcément l’absence de tout caractère réactif. C’est le cas du glycérol, combustible sans être classé inflammable, qui peut s’enflammer spontanément au contact du permanganate de potassium. Il en est de même pour les produits dangereux dilués qui ne sont plus étiquetés dangereux mais qui conservent cependant certaines propriétés réactionnelles.
Il est essentiel de garder à l’esprit que les incompatibilités sont peu prises en compte par l’étiquetage CLP. Les pictogrammes ne sont pas de bons indicateurs de réactivité et sont donc non pertinents pour identifier des incompatibilités des produits chimiques et organiser un stockage.
Comment bien stocker ses produits chimiques ?
Pour bien organiser un stockage de produits chimiques, il convient de privilégier une approche de séparation des produits chimiques basée sur les réactions régies par des principes de chimie. Comprendre les interactions entre les produits permet d’anticiper les réactions afin de déterminer si des produits doivent être séparés ou s’ils peuvent être stockés ensemble. Des informations sur la réactivité peuvent se trouver à la rubrique 10 Stabilité et réactivité de la fiche de données de sécurité des produits. D’autres informations relevant de retours d’expériences sont disponibles dans des ouvrages dédiés (voir l’encadré Pour plus d’informations).
Enfin, il est important de respecter les conditions particulières de stockage des produits chimiques lorsqu’elles figurent dans la rubrique 7 de la fiche de données de sécurité. Chaque substance possède des propriétés susceptibles de la rendre sensible à d’autres facteurs comme la lumière, l’humidité ou la température.
En outre, la gestion des volumes et des flux est primordiale dans l’organisation d’un stockage de produits chimiques. Connaître les volumes ou les quantités nécessaires à l’activité de chaque produit permet d’optimiser l’espace disponible, de prévenir les surcharges et les déversements accidentels, d’assurer une meilleure rotation des stocks en limitant les quantités et de mettre en place, le cas échéant, des mesures de sécurité supplémentaires (risque Atex). Il convient aussi de sécuriser au mieux certains produits particulièrement dangereux pour la santé, tels que les produits CMR, ou pour l’environnement. En cas d’incendie, la chaleur des flammes peut vaporiser et disperser ces substances et exposer à plusieurs dangers les travailleurs et les intervenants, et contaminer l’environnement. En cas de doute, il est recommandé de faire appel à une personne disposant de compétences avérées en chimie pour l’organisation du stockage, afin d’anticiper les situations d’incompatibilité non identifiables à la seule lecture de la fiche de données de sécurité.
| 📌 Pour plus d’informations : n’hésitez pas à consulter la page du Ministère du Travail ainsi que la documentation de l’INRS. Des ouvrages comme Bretherick’s Handbook of Reactive Chemical Hazards (8th Edition) édité par P.G. Urben ainsi que 150 fiches pratiques de sécurité des produits chimiques au laboratoire – 5e édition publiée par DUNOD peuvent vous donner des informations sur la réactivité de certains composés |
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Voir aussi la page : Solvants usuels, principales incompatibilités
[1] Classification, Labelling, Packaging ; voir la page Le règlement CLP.
[2] Les dénominations descriptives des pictogrammes sont issues de l’annexe V du règlement CLP.
[3] Par exemple la mention EUH014 Réagit violemment au contact de l’eau.
Images : Adobe Stock + Éric Menneteau – CNRS Prévention du risque chimique.



